Comme on peut le remarquer aisément Jacques LAFFITE semble très contrarié à mes côtés. En effet je fus malgré moi à l’origine de sa colère. En arrivant au circuit Paul Ricard un agent de la sécurité du circuit nous fit signe de nous arrêter puis il s’avança vers notre véhicule en nous disant : « j’ai l’ordre de ne laisser passer aucun véhicule. » Qu’à cela ne tienne, René-Paul mon accompagnateur ,et moi nous nous garons juste avant le pont sous lequel se trouvait l’agent de sécurité et son berger allemand, installé ostensiblement dans la petite fourgonnette dont les deux portes battantes étaient ouvertes. Sous le regard de l’agent et du chien, René-Paul ouvrit le coffre, sortit le fauteuil puis me plaça dessus, une fois appareillé nous prîmes la direction du paddock. Mais à peine avions-nous fait quelques mètres que l’agent de sécurité se manifesta de nouveau en nous disant cette fois-ci : « vous n’avez pas le droit de passer. » Je lui expliquai que nous pensions que seulement les voitures n’avaient pas le droit au passage, et qu’en effet à ce niveau-là du circuit seuls les véhicules munis d’un passe VIP avaient le droit d’accéder à leurs parkings situés au-delà du Pont, mais que nous en tant qu’individus, nous avions le droit d’accéder au paddock et aux stands pendant les essais privés, cela m’était arrivé à maintes reprises sans rencontrer le moindre problème. Voyant qu’il était intransigeant, je lui demandai d’appeler avec l’aide de son talkie-walkie deux personnes ayant des responsabilités au sein du circuit Paul Ricard M. AVRIL dans un premier temps et puis M. DUGHETTI, malheureusement pour moi aucun des deux n’était présent ce jour-là au circuit. Devant son intransigeance j’ai demandé à ce qu’il m’appelle M. François CHEVALIER directeur du circuit. Mais s’il voulait bien coopérer pour les deux premiers noms, il refusa catégoriquement de faire appel à M. François CHEVALIER. Au bout d’un moment de palabres voyant que la situation ne pouvait pas se dénouer à part d’aller moi-même jusqu’à la direction, j’ai dit à l’agent de sécurité : « Étant donné que ni M. CHEVALIER ni moi ne sommes doté de pouvoirs télépathiques, je ne vois pas comment on pourrait converser, donc, je ne vois plus que deux solutions, ou bien vous le faites venir jusqu’à moi, ou bien alors vous me laissez aller jusqu’à son bureau, si je ne suis pas de retour dans les 10 minutes qui suivent, vous pouvez toujours venir me chercher, vous me retrouverez facilement grâce au fauteuil ». Après quelques secondes de méditation il finit par accepter ma proposition, mais à une condition, c’est que je lui laisse mon blouson et mon appareil photo qui se trouvait sur mes genoux ; n’ayant pas le choix j’ai cédé à son exigence. Bien que me sentant dépouiller j’étais bien déterminé à régler ce contentieux avec l’agent. Alors, moi, bien calé dans mon fauteuil, René-Paul le pas bien vif, nous étions en pleine manœuvre de contre-offensive. Mon idée était d’aller voir M. Jacques LUC ,directeur de la piste et des stands, pour qu’il intervienne en ma faveur et que je puisse ainsi retrouver mes affaires et ma dignité, tout en restant au paddock et aux stands. Mais une fois arrivés au sommet du vallon, nous vîmes le grand bâtiment du circuit et juste en contrebas de nombreux grands camions et motor-homes alignés les uns à côté des autres, chacun d’entre eux avait l’enseigne de son sponsor. En voyant les camions bleus de Guy LIGIER, j’ai décidé de changer de cap et de stratégie, je savais que j’allais trouver quelqu’un dans cette écurie qui allait pouvoir régler mon souci avec le gars de la sécurité. Très rapidement nous traversâmes le grand terrain parsemé d’arbustes naissants ,plantés là dans l’espoir qu’un jour ils donneront de l’ombre à cette plaine désertique, qui sert à toutes les écuries de lieu d’installation les jours de Grands Prix. Une fois arrivé on passe entre deux camions LIGIER rangés en bataille, ensuite nous montâmes sur le trottoir cloisonné de grillages et qui sépare le paddock de la petite porte arrière du stand, juste au moment où j’allais pénétrer dans le stand, Jacques LAFFITE lui en sortait. En me voyant, avec un air joyeux de retrouvailles, il me dit :
« Alors ça va ? »
Je lui réponds sur un ton triste et coléreux à la fois :
« Non ça ne va pas !
– Qu’est-ce qui t’arrive ? » Dit-il.
« Je viens de me faire Gestapoter !
– Quoi ?
– Je viens de me faire Ges-ta-po-ter, il y a un mec de la sécurité qui vient de me réquisitionner mon blouson avec mes affaires dedans, mon porte-monnaie, mon appareil photo etc. Alors vois avec ce mec, mais je ne veux plus en entendre parler ! ».
À ce moment-là, je vois Jacques LAFFITE soudain envahi par la colère, le visage grave, il tend légèrement son bras vers René-Paul et avec la main il lui fait un signe de ralliement à l’aide de deux de ses doigts l’index et le majeur,et comme pour mieux valider son geste, il dit à René-Paul : « Viens avec moi ! ». Dans la précipitation, j’avais demandé d’abord à René-Paul, avant qu’il ne parte ,de me placer au centre du stand, parmi les mécaniciens . Pendant leur absence je fis des retrouvailles, l’un des mécaniciens Joe SALAS prit momentanément le rôle de René-Paul pour piloter mon fauteuil. Le directeur-sportif Gérard LARROUSSE et toute l’équipe LIGIER étaient là pour me distraire avec leur savoir-faire. D’un coup, pour moi tout était devenu paisible, je me sentais tellement dans mon jardin que j’en oubliais l’agent de sécurité et son abus de pouvoir. Quelques minutes après, pendant que je discutais tranquillement, je vois arriver vers moi Jacques LAFFITE, il me dit : « C’est fait ! Ton problème est réglé ! ». Je le remerciais le plus simplement du monde, sans chercher à savoir comment il s’y était pris. Peu de temps après, c’était au tour de René-Paul d’arriver avec mes affaires dans les bras, il les posa sur mes jambes, puis tout en me poussant il me raconta en détail ce qui s’était réellement passé. En fait, Jacques LAFFITE que je croyais s’être rendu en compagnie de René-Paul dans le bureau de Jacques LUC pour plaider ma cause, avait fait les choses tout autrement, Il avait demandé à mon accompagnateur de monter dans sa voiture, et tous deux avaient pris la direction où se trouvait l’agent de sécurité avec son chien, il était arrivé à toute allure à la hauteur de l’agent et là il s’était arrêté net à ses côtés, et avait demandé à René-Paul de descendre et d’aller chercher son véhicule, René-Paul, tout impressionné ,cherchait désespérément la poignée pour ouvrir la portière mais ne la trouvait pas, et pour cause, il n’ y en avait pas : Il fallait appuyer sur un bouton pour l’ouverture, mais lequel ? Il était trop paniqué, trop ému pour trouver le bouton de la sortie ; c’est seulement au bout de plusieurs secondes qu’il réussit à trouver le point magique. Pendant que René-Paul cherchait péniblement sa sortie, Jacques LAFFITE, lui, réprimandait avec véhémence celui qui était à l’origine de tous mes tracas. Mais moi, l’agent de sécurité, je lui avais déjà pardonné, par contre j’étais envieux de René-Paul ,j’aurais aimé aller avec eux, non pas pour voir l’agent, mais juste pour être dans une voiture pilotée par Jacques LAFFITE : pour moi cela équivalait à un rêve. Ensuite je m’étais fait une raison. Je voulais surtout me livrer totalement à ma passion, j’étais dans le jardin d’Éden et je ne voulais pas laisser passer une seule miette. J’ai visité tous les stands, toutes les écuries, j’ai vu tous les pilotes qui étaient présents ce jour-là, il y avait : l’écurie FERRARI : avec Stefan JOHANSSON, MC LAREN : avec Niki LAUDA, BRABHAM : avec Nelson PIQUET, LIGIER : avec Jacques LAFFITE et le directeur sportif Gérard LAROUSSE, WILLIAMS : avec Nigel MANSELL, Keke ROSBERG et l’ingénieur Patrick HEAD, LOTUS : avec Ayrton SENNA, Elio De ANGELIS et l’ingénieur Gérard DUCAROUGE, et l’écurie TOLEMAN-HART : avec Téo FABI.